Après quelques vacances, revoilà "Les Chroniques d'Agnès", avec une nouvelle chronique londonienne. Enfin, la première partie d'une nouvelle chronique londonienne, car, elle est longue, trop longue, beaucoup trop longue !...
Mais ce fut une longue nuit à Soho...
One night in Soho
A peine les (maigres) bagages posés... là où des personnes qui voyagent sans une tenue de rechange peuvent poser leurs bagages, et nous repartons, direction Soho !
Il est déjà onze heures du soir. Nous sommes jeudi. Autant dire que le week-end commence ! Certains pourraient trouver abusif de commencer le week-end un jeudi soir, mais, comme tout est une question de point de vue, pour nous, le week-end commencera ce soir !
De toute façon, une virée à Soho se passe de prétexte !
Tous les guides et toutes les bochures le martèlent à grand coups de lettres capitales : “Soho : le cœur de la vie nocturne !”, “Soho ! A ne pas rater !” “Pour le Londres branché qui bouge : Soho !”, “Où prendre un verre, faire le pied de grue devant des boîtes de nuit hype en compagnie de jeunes gens branchés : Soho !”, “Soho... Soho... Soho !...”
Soho ! The place to be un jeudi soir, tard !...
Vu le descriptif, le mystère n'est pas bien grand. Nous nous doutons bien de ce qui nous attend à la sortie du métro : des bars, des pubs, des salles de spectacles, des boîtes de nuits, des restaurants et une foule de gens, un verre à la main, qui naviguent de l'un aux autres, entre Oxford Street, Regent Street, Piccadilly Circus et Charing Cross Road. (… A moins que l'on ne soit pas autorisé à naviguer un verre à la main... C'est le problème quand on se laisse embarquer par des promesses de vie nocturne débridée... On en oublierait presque les interdictions qui encadrent le plaisir : Ne fumez pas !... Naviguer si vous voulez, mais rendez-nous les verres !... Et si vous pouviez parler un peu moins fort, ça serait sympa !...)
Ne penser à rien pour l'instant, juste se laisser bercer par le roulis du métro et par les Who.
Who are you ?
Who, who, who, who ?
Who are you ?
I woke up in a Soho doorway
A policeman knew my name
He said "You can go sleep at home tonight
If you can get up and walk away"
I staggered back to the underground
And the breeze blew back my hair
I remember throwin' punches around
And preachin' from my chair
Tell me, who are you ?
'Cause I really wanna know
Encore une fois, tout est une question de point de vue, mais... c'est toujours aussi bien !
Swinging London
Londres, années 60 !... L'avant-garde se regroupe à Soho et donne le « La » en matière d'art, de mode, de musique et, globalement, d'art de vivre.
Les mods roulent en scooter. Les filles sont filiformes et portent la mini-jupe. A la télévision, John Steed et Mme Peel, mènent leurs enquêtes absurdes en toute décontraction. Et sur scène, les Who cassent des guitares ou font exploser des batteries, le plus généralement les deux !...
Face à l'ouragan du Swinging London, la vieille société anglaise ne sait plus où habite la Reine !
Certes, cette époque glorieuse commence à être sérieusement loin derrière, mais, quand on y pense... Les Who, même réduits de moitié, repartent en tournée, de temps à autre. Les Stones n'ont jamais arrêté. Les Beatles en imposeront jusqu'à la fin des temps. La mini-jupe n'est jamais démodée...
Et Roger Daltrey lui-même, continue de l'affirmer : Listening to you I get the music... From you I get the story !
C'est pour ça que nous allons à Soho, un jeudi soir, tard dans la nuit.
Pour voir si, cinquante ans après, tout démarre toujours de là... En espérant tomber sur un garçon et vérifier qu'il est toujours Le Roi du Flipper !...
Ever since I was a young boy
I've played the silver ball
From Soho down to Brighton
I must have played them all
But I ain't seen nothing like him
In any amusement hall
That deaf, dumb and blind kid
Sure plays a mean pinball
He's a pinball wizard
There's got to be a twist
A pinball wizard
He's got such a supple wrist
How do you think he does it ?
(I don't know)
What makes him so good ?
Piccadilly Circus
Sortie de métro à Piccadilly Circus, sous la pluie et sous les néons agressifs.
Il paraît que l'endroit tient son nom d’un tailleur, installé sur la place, qui a fait fortune dans le commerce des « piccadils », sortes de hauts cols empesés, très en vogue chez les jeunes oisifs fortunés au temps des Stuarts. (Suprêmement fiers de cette référence historique, nous oublierons de préciser que, jusqu'à très récemment, « Piccadilly », nous évoquait plutôt un condiment. Une sorte de moutarde mélangée avec des petits oignons et des morceaux de choux-fleurs…)
Je ne sais pas quelle était l'ambiance au temps des Stuarts, mais aujourd'hui, Piccadilly Circus est conforme à ce que l'on peut attendre d'un tel carrefour : bruyant, encombré, submergé par le brouhaha, encadré par de hautes façades blanches et éclairé comme en plein jour en raison de la luminosité infernale des panneaux publicitaires !...
Les escalators du métro débouchent à l'entrée d'un gigantesque magasin, illuminé comme un sapin de Noël. Au-dessus de nos têtes, une enseigne rouge et or annonce : « Ripley's Believe it or not ». Pressentant la lacune culturelle, j’interroge candidement le très souriant jeune homme dans le hall d'accueil rouge et or. Son sourire s'évanouit aussitôt et ses yeux s'arrondissent. Comment ?... Vous ne connaissez pas Ripley's Believe it or not ?... D'où débarquez-vous ?... De la planète Vulcain ?... (En fait, il n'a pas vraiment parlé de la planète Vulcain, mais vue son expression, il n'en était pas très loin !) Et bien, non, cher jeune homme ! Croyez-moi ou pas, mais je n’ai jamais entendu parler de Ripley's !... Cependant, je maîtrise les codes de mon époque. Vu la taille du magasin, l'excès de rouge et d'or et le nombre exagéré de lumières clignotantes, je me doute que ça doit être quelque chose de plutôt célèbre. Et qui passe à la télé !... D'un coup, une vague angoisse m'étreint : Et si, à cause de mon ignorance, je passais à côté d’un monument de l’art du 20ème et 21ème siècle ?... Et si, sans que je m'en rende compte, depuis toujours, il manquait quelque chose à ma vie ?... Et si ce quelque chose était, justement, Ripley's ?... Ripley's et son univers or et rouge, ses petites lumières qui clignotent partout et (je viens de les apercevoir se dandinant sur la moquette rouge et or de l'entrée) ses deux gros copains en mousse ?... Du bout des lèvres, le jeune homme me révèle que « Ripley's Believe it or not » est le nom d'une marque aussi fantastique qu’elle est fameuse. Une sorte de multinationale de « l'incroyable mais vrai », traquant les Hommes-Troncs, les gens aux pieds palmés, les alligators dans les égouts de New York et les extraterrestres de Roswell... Sitôt ces informations révélées, le jeune homme se détourne de nous et retrouve instantanément son sourire : des touristes enthousiastes se sont massés autour des deux gros bonshommes en mousse (qui, maintenant, font semblant de se bagarrer sur la moquette rouge et or)...
Je ré-entonne les Who et nous nous enfonçons dans les petites rues.
Planets crash, the world goes nova,
Sun explodes, all goes black.
You went off swinging London and forgot to come back
C'est bien ça !... Des théâtres, des bars, des pubs, des boîtes de nuits et une foule de jeunes gens qui font la fête en buvant des coups ! Visiblement, ce n'est pas le week-end que pour nous. J'ai l'impression, qu'à Soho, c'est un peu le week-end tous les soirs.
Les garçons sont à l'aise et rigolent très fort. Les filles sont jolies, fashion à souhait, pomponnées, maquillées, juchées sur des talons vertigineux et court vêtues, malgré le froid et la pluie. Ca, c'est un vrai mystère : elles sont insensibles au froid ou quoi, toutes ces minettes ?... Comment font-elles ?... Moi, je grelotte rien qu'à les regarder. Et une autre chanson me vient en tête :
I met her in a club in old Soho
where you drink champagne
and it tastes like cherry cola
See-oh-el-aye cola.
she walked up to me
and she asked me to dance
I asked her her name and in a dark brown voice
she said Lola El-oh-el-aye Lola la la la la Lola.
L'époque a changé, bien sûr, mais le côté branché-mode est toujours présent. Un peu factice, un peu uniformisé, un peu la même chose qu'à Paris, New York ou Barcelone, mais toujours là quand même...
La pluie continue de tomber. Sans affecter aucun de ces jeunes gens brillants qui font la queue sur le trottoir en attendant que le physionomiste les laisse entrer dans la boîte de nuit. C'est comme si la pluie ne les mouillait pas. Elle glisse gracieusement sur eux, sans les tremper, préférant se concentrer sur... au hasard, moi ! Et si, en guise de test, nous faisions la queue devant un club, nous aussi ?... Juste pour le plaisir d'entendre l'excuse du gorille pour ne pas nous laisser entrer. « Trop de monde à l'intérieur ! » Il y a toujours trop de monde à l'intérieur des boîtes de nuit dans lesquelles nous essayons d'entrer...
C'est la nuit, nous sommes à Londres, nous errons au hasard dans Soho... Cependant, une petite inquiétude ne tarde pas à pointer le bout de son nez. Peut-être est-ce une erreur d'espérer retrouver la folie du Londres des années 60... A force de lire, de voir et d'en entendre parler, je m'étais un peu imaginé... Je ne sais pas... Un alignement de boutiques, toutes plus excentriques les unes que les autres. Des vêtements que je ne pourrais trouver, ni porter, nulle part ailleurs. De l’invraisemblable. Du beau, du chic, du choc et de l’original. Le tout entre deux pubs et clubs d’où sortiraient des jeunes gens beaux comme des top-models, voire Kate Moss et Pete Doherty.
Et... C'est un peu ça... Sans l'être tout à fait...
Les boutiques pullulent, mais aucune ne présente une vitrine vraiment renversante.
Les jeunes gens sont beaux et branchés, mais... Impossible de se débarrasser de cette impression qu'il s'agit plus d'un groupe de touristes européens en week-end que de l'avant-garde de la branchitude made in London. Et aucune trace de Kate Moss et de Pete Doherty... Peut-être sont-ils déjà à l'intérieur de la boîte...
Je boirais bien une bière...
(La suite... Au prochain épisode !)





