Deux choix sont possibles :
- Ou bien, se tenir prêt derrière la fenêtre, avec tout son matériel à portée de main et attendre, plein d’espoir mélancolique, un
hypothétique retour des beaux jours…
- Ou bien, y aller !
Allez, on s’en fout ! On y va ! Emboitez le pas du « Je ».
Voyage expérimental n°2
Le voyage : Dodéca
Tourisme.
Enoncé : Composer un itinéraire
basé sur le chiffre 12.
Matériel : Une carte, un horaire ou
n’importe quel concept de voyage en rapport avec le chiffre 12.
Méthode : Le chiffre 12,
étonnamment flexible et modulable, peut s’adapter à de nombreuses expériences. En voici quelques exemples :
- Prendre un train qui part à 12h12 et
descendre au 12ème arrêt.
- Marcher ou nager le long du 12ème parallèle.
- Voyager en ne séjournant que dans des chambres portant le numéro 12.
- Partir faire un tour du monde avec 12 euros (ou 12 dollars, 12 livres…) en poche…
L’air de rien, le Dodéca Tourisme demande deux secondes de réflexion avant le grand départ. Faire un voyage basé sur
le chiffre 12… Les premières idées qui viennent en tête sont, la ligne 12, 12ème arrêt… D’accord… Ensuite, éventuellement, je pourrais envisager de dépenser 12 euros quelque part…
Pourquoi pas m’attarder avec la 12ème personne rencontrée…
Bon… On verra bien !... Commençons par le plus simple : ligne 12, 12ème arrêt. Après… Il paraît que le hasard
fait bien les choses !
Juste un léger coup d’œil sur le plan, pour voir à peu près où je vais me retrouver et… le hasard fait vraiment bien les
choses !
Dodéca Tourisme : 12 étapes pour un grand voyage
Etape n°1 : Gare Saint-Lazare
Le principe de base étant posé (prendre la ligne de métro n°12 et descendre au 12ème arrêt), il s’agit maintenant
d’attraper le métro n°12 à l’arrêt le plus proche de l’appartement.
Après vérification sur le plan, il s’avère que l’arrêt le plus proche est la Gare Saint-Lazare.
Oh !...
Je n’aime pas tellement la Gare Saint-Lazare. De toutes les gares parisiennes, c’est, de loin, la plus sordide. La faute à ces
travaux gigantesques engagés depuis quoi ?... 30 ans ! et qui n’avancent pas ! Je ne comprends pas ! Je veux bien croire que rénover une gare, non seulement l’intérieur, mais
également l’accès extérieur prend du temps, mais, tout de même… 30 ans ! (plus ou moins…) Franchement, qu’est-ce que vous fichez, les gars ?... D’ailleurs, où êtes-vous, les
gars ?... La gare est en travaux, mais aucun ouvrier ne travaille sur le chantier ! En y réfléchissant bien, je ne crois pas avoir jamais vu un ouvrier bosser Gare Saint-Lazare. Pas
d’ouvriers, juste des trous gigantesques dans le sol sur l’esplanade et des fils électriques qui pendent entre les gravats à l’intérieur.
Le parvis est tellement troué qu’on a l’impression qu’il va s’enfoncer dans le sol. Pouf !... Comme ça, d’un
coup !
Quant à l’intérieur… Pour ceux qui ne seraient pas familiers de l’endroit, il faut savoir que la Gare Saint-Lazare cultive un
petit côté « zone démilitarisée » à vous décourager d’aller en Normandie !...
Tous les fils électriques de l’édifice sont à nus et pendouillent dangereusement le long des murs. Le faux plafond a disparu
depuis longtemps pour laisser apparaitre des poutres en métal rouillé. Les quelques murs d’origine encore debout sont parsemés de trous gros comme des éclats d’obus. Quant aux bâtiments
provisoires en préfabriqué, plus personne n’est dupe : ils n’ont pas l’intention de bouger !
Quel endroit étrange ! Pour peu que des militaires patrouillent sur le quai,
mitraillettes au poing et chiens muselés à leur côté… Les gens fuiraient-ils Paris bombardée ?...
En attendant leur train (ou la vérification de leur laissez-passer par les autorités militaires…), les voyageurs peuvent toujours se réfugier dans la Salle Des Pas Perdus. Quel nom
merveilleux !... Toutes les salles d’attente devraient être rebaptisées « Salle des Pas Perdus » ! Le temps coule différemment dans une Salle des Pas Perdus. Il est lent,
inutile et énervant dans une salle d’attente. Il voyage dans une Salle des Pas Perdus…..
Même dans celle de Saint-Lazare, qui est, pourtant, sacrement gratinée !
Comme dire ?… La Salle des Pas Perdus de la Gare Saint-Lazare est un no man’s land désolé qui ne laisse
pas d’autre choix que de prendre des photos en noir et blanc !
Dans cette gigantesque salle de béton vide, quelques voyageurs, perdus dans l’immensité, attendent au milieu
des gravats et de la poussière. On a l’impression qu’ils sont assis là depuis 60 ans et que, dans 60 ans, ils y seront toujours. Je réprime une envie de me planter devant eux et de leur déclamer
les premières répliques de la pièce de Brecht :
- Rien à faire !...
- Je
commence à le croire…
- Qu’est-ce qu’on fait ?...
- On attend
Godot !
Même les escalators pour descendre au métro ne marchent pas !
Alors là !... Ca, ce n’est pas possible ! En bonne Parisienne occasionnelle que je suis, je prends comme un outrage
personnel le fait que des escalators ne fonctionnent pas ! Et c’est en râlant comme un pou (Parisienne, même occasionnelle, vous dis-je…) que je descends vers la Ligne 12.
Dès le bas des marches, toutefois, un signe est là qui m’enlève tous mes doutes. Il m’attend, juste pour me rassurer et me
certifier que je ne dois pas m’arrêter ni au côté sordide de la Gare Saint-Lazare, ni aux escalators hors service… Malgré l’étrangeté de cette première étape, le signe me le clame haut et
fort : je suis sur la bonne route !
En bas des marches, un aveugle fait la manche, adossé contre un mur. Il est accompagné d’un petit poste radio crachotant. Malgré
le son horrible de la sono (et, également, en passant rapidement sur le côté glauque d’un aveugle faisant la manche dans un couloir de métro sordide, en bas d’un escalator cassé, accompagné d’un
poste de radio pourri… Après tout, nous sommes Gare Saint-Lazare…), je ne peux m’empêcher de sourire.
La radio diffuse « Le Petit Cheval » de Georges
Brassens…
Juste avant la guerre, le jeune Georges était en train de mal tourner à Sète. Oh, rien de bien grave encore, mais des bricoles, à droite à gauche… Des bricoles qui ne présageaient rien de bon…
Alors, après l’épisode des « Quatre Bacheliers », son père prit la décision de lui faire quitter Sète et ses mauvaises fréquentations.
C’est ainsi, qu’en 1939, Brassens débarqua à Paris et s’installa tout d’abord chez sa Tante Antoinette. 14ème arrondissement… Brassens a
habité plus de 40 ans dans ce quartier.
Ca tombe bien, c’est là où je vais… Où je veux aller… Le 12ème arrêt de la ligne 12 du métro, au départ de la Gare Saint-Lazare est la station « Volontaire ». C’est dans le
15ème. A partir de là, je vais chercher…
« Corne d’Auroch » défile tandis que je prends quelques notes, assise sur le tabouret d’un photomaton.
Sur le rideau de la cabine, un amoureux (ou une amoureuse…) a dessiné un cœur transpercé
d’une flèche, avec deux initiales. « C+K, Pour la Vie ». C’est adorable ! Moi qui pensais que graffiter des cœurs avec des initiales ne se faisait plus depuis la fin des années 70…
Juste sous l’inscription « Pour la Vie », un habitant de l’an 2009 a rajouté « …ou pas… ».
La radio de l’aveugle diffuse maintenant : « Il n’y a pas d’amour heureux »… Allons, il est temps d’y aller ! Car, enfin…
Georges… Vous en avez eu des amours heureux ! Des plus difficiles aussi, mais, si vous le permettez, je voudrais simplement me souvenir de la Poupée devant laquelle vous vous faisiez tout
petit. Rappelez-vous, vous aviez eu l’honneur de ne pas lui demander sa main… Je crois, mon cher Georges, et pardonnez-moi d’être aussi familière avec vous, mais, après tout, depuis le temps,
nous ne sommes plus vraiment des étrangers, je crois que vous étiez homme à avoir des amours heureux.
Etape n°2 : Ligne 12
Je m’engouffre dans la rame de métro n°12, direction « Mairie d’Issy »… Pourquoi « Mairie d’Issy » me
diriez-vous ?... Pourquoi cette direction et pas dans l’autre sens, vers « Porte de la Chapelle » ?... La réponse est toute simple.
Outre le fait que, le hasard faisant parfaitement les choses, je vais me retrouver chez
Georges Brassens, je suis sensée descendre au 12ème arrêt et en partant de la Gare Saint-Lazare, je ne peux aller que dans la direction « Mairie d’Issy ». Il n’y a pas 12
arrêts d’ici la Porte de la Chapelle !
J’adore le métro.
J’ai toujours trouvé le métro formidable. D’abord, c’est le moyen le plus rapide et le plus économique pour
traverser Paris, mais c’est aussi un lieu extraordinaire où le spectacle est permanent. Pour tout avouer, je n’ai jamais pu me résoudre à faire comme la majorité des voyageurs, à savoir, avoir
toujours un bouquin dans mon sac et lire durant les trajets. Sans doute est-ce parce que je ne suis qu’une Parisienne occasionnelle, mais je ne me lasse pas de regarder et d’écouter. Un clochard,
politiquement engagé, en appelle à mon bon cœur (ou essaie de me refourguer la carte du PCF, ce n’est pas très clair…) ; une bande de « wesh-wesh », pomponnés de la casquette aux
baskets, braille histoire de bien faire admirer le goût très sûr avec lequel leurs jeans, descendus au milieu des fesses, laissent apercevoir le haut de leurs caleçons… Ca n’impressionne pas plus
que ça la femme maquillée comme un vampire en face de moi… Avec son teint blafard, ses yeux noirs et ses lèvres sanguinolentes, elle vit depuis 350 ans. Elle en a vu d’autre…
Petit à petit, je me laisse bercer. Le clochard est allé tenter de convaincre les passagers de l’autre rame
de se rallier à la Révolution Communiste ; la femme vampire s’est évaporée ; les braillements de divas des jeunes gens s’effacent et mon esprit se met à vagabonder des années en
arrière…
Tous les dimanches de mon enfance mon père se faisait un plaisir de nous réveiller en mettant une chanson de Brassens sur sa chaine Hi-fi…
Je détestais ça ! Me faire réveiller le dimanche matin, à l’époque, c’était un peu comme maintenant
tomber sur des escalators hors-service : un outrage personnel ! Petite, déjà, j’aimais dormir le matin. Dans une enfance parfaite, j’envisageais tout à fait sereinement la possibilité
de dormir jusqu’à pas d’heure le dimanche matin, juste récompense pour m’être levée aux aurores toute la semaine. Et tout ça pour quoi ?.... L’école ! Pfui !...
Mes parents avaient une autre conception de ce que devait être une enfance parfaite. Conception assez
basique, je dois dire, qui devait beaucoup à la force de conviction de ma mère : « Si, moi, je suis réveillée, il n’y a aucune raison que les autres dorment ! ». Sa
méthode me fait sourire maintenant, mais, à l’époque, elle m’arrachait des hurlements de colère du fond de mon lit. Quand ma mère estimait qu’il était plus que temps que sa progéniture se lève,
elle branchait l’aspirateur et s’employait à faire le ménage juste devant la porte de nos chambres en, régulièrement, heurtant la porte avec l’aspirateur… EXPRES !!! Non, finalement, à bien
y réfléchir, ça ne me fait toujours pas sourire. Même avec le recul des années, je trouve toujours cette méthode scandaleuse. Alors, quand mon père prenait le relais avec sa chaine Hi-fi et ses
33-tours de Georges Brassens, c’était finalement un soulagement.
Tous les dimanches de
toute mon enfance, une nouvelle chanson de Georges Brassens… Je n’écoutais pas, je ne voulais pas me réveiller, je ne comprenais pas trop, je ne sais toujours pas si ce rituel était un plaisir
égoïste de mon père ou une tendre manœuvre pour, subtilement, nous offrir un cadeau dont nous apprécierions la valeur un jour ou l’autre… Toujours est-il qu’au fil des années, toute l’œuvre de
Brassens s’est ancrée dans nos jeunes cerveaux. Au fil des années, aussi, je me suis résignée à être réveillée le dimanche matin et, avant que ma mère ne branche l’aspirateur, j’avais déjà les
yeux ouverts, espérant que mon père, ce dimanche, serait le plus rapide et me demandant quelle chanson il allait choisir. J’avais une petite tendresse pour « Marinette » parce qu’on y entendait un gros mot et j’adorais « Les Sabots d’Hélène », parce que
l’histoire se finissait bien pour cette pauvre Hélène dont tout le monde se moquait. Après tout, ce n’était pas sa faute si elle était trop pauvre pour s’acheter des chaussures
neuves !...
De me souvenir de ces dimanches d’enfance pour les écrire… Ils me manquent… Brassens me manque le dimanche
matin…
Et je manque de louper le 12ème arrêt…
Etape n°3 : Station « Volontaire »
Où ai-je atterri ?...
Dans le 15ème arrondissement, c’est écrit sur les panneaux, mais à part cette indication, c’est le flou
total !
C’est le problème avec les arrondissements situés en-dessous de la Gare Montparnasse : on n’y met jamais
les pieds ! Du coup, on ne les connaît pas !
Je sors du métro Rue des Volontaires. C’est bien la première fois de ma vie que je me retrouve par ici et je
ne trouve rien à en dire. C’est une rue tranquille et banale, mais cela m’affecte peu. Je n’ai pas l’intention d’y passer l’après-midi. Mon but est d’exploiter le chiffre 12 pour déambuler dans
les rues qu’arpentait Georges Brassens, lesquelles sont situées tout autour de moi.
Il faut juste que je jette un coup d’œil à mon plan pour vérifier que je suis bien dans la bonne direction
et…. Voilà ! Il fallait s’en douter ! J’ai oublié le plan à l’appartement ! Je suis, parfois, désespérément prévisible !... Tant pis ! J’improvise et j’y vais à
l’instinct. Je suis venue à la rencontre de Georges Brassens, je n’ai qu’à ouvrir grand mes yeux et mes oreilles et être à l’affut d’un son de guitare…
Etape n°4 : Un quartier résidentiel
Au hasard, je remonte la Rue des Volontaires en me disant que je n’ai qu’à tourner dans des rues aux noms
plaisants… Et je me retrouve, vite fait bien fait, en plein cœur du 15ème arrondissement !
Que dire du 15ème arrondissement ?... A vrai dire, pas grand-chose ! Ce n’est pas
désagréable de flâner au petit bonheur la chance, mais, il n’y a pas, non plus, de quoi se jeter contre les murs d’enthousiasme… Le 15ème est un quartier calme et résidentiel (ce qui
me fait penser, un bref instant, avec le plus parfait mauvais esprit : « Tu m’étonnes qu’on y foute jamais les pieds !...)
De manière totalement arbitraire, je tourne à droite pour m’enfoncer dans la Rue Falguière. Tout ça parce que
« Falguière » était le nom d’un ancien copain et que j’aperçois du soleil et des arbres tout au bout. Il ne m’en faut pas plus.
400 mètres plus loin, je suis assez déçue par la Rue Falguière. Quel calme !... Il n’y a donc pas de
voiture dans le 15ème arrondissement ?... Ah, si ! Il y en a trois ! Elles tournent lentement en boucle dans le quartier. C’est bien simple, il y a plus de poussettes
que de voitures. Sans vouloir m’avancer, je dirais que le 15ème arrondissement est le coin des familles. Des immeubles, des crèches, des squares et des écoles et… fin de la Rue
Falguière, je suis perdue !
Etape n°5 : Perdue !
Suis-je toujours dans le 15ème ?... Aucune idée ! La Rue Falguière s’achève sur un mini
rond point inconnu. Aucun panneau, aucun plan, c’est le calme plat. Même les trois voitures du quartier ont disparu. L’avantage est que je peux m’adonner à mon activité urbaine favorite (pour
mémoire : traverser la rue n’importe quand, n’importe comment, pour vérifier à quel point ma bonne étoile veille sur moi) sans le moindre risque. Je peux même m’arrêter en plein milieu de la
chaussée et noter cette réflexion dans mon petit carnet et… ça va !
Ca va d’autant plus que voici un plan du quartier !
Bien, tâchons de reprendre le fil du voyage et de nous diriger vers le Parc Georges Brassens. Il me semble
qu’il faudrait descendre, ou remonter, la Rue Vouillé, mais… Allez, c’est parti pour la Rue Vouillé !
Je marche, je marche, je marche…. Mais où est-donc le Parc Georges Brassens ?... A première vue, la Rue
Vouillé n’était pas une bonne idée… Si ça se trouve, je vais dans la mauvaise direction… C’est possible… Promis : au périph, je m’arrête et je fais demi-tour !
Je continue de marcher et je ne sais absolument pas où je me trouve, ni où je vais.
Histoire de faire quelque chose, je descends la Rue des Morillons. Aucune raison particulière. Le Parc
Georges Brassens n’est pas par là. Pas besoin d’un plan pour le savoir, mais je descends quand même la Rue des Morillons, comme ça, pour changer. Il faut bien aller quelque part… Le quartier est
de plus en plus calme et silencieux. Suis-je toujours à Paris ou ai-je été subitement transportée à Limoges un dimanche après-midi ?...
J’avance…
Mon père, jeune marié et déjà papa, avait passé les concours de la fonction publique. En tant que jeune marié et jeune père, il était urgent de subvenir aux besoins de sa famille. Donc,
certainement plus par obligation que par réelle conviction (encore une question dont je ne connais pas la réponse…), il avait passé des concours et avait été reçu à celui des
douanes.
Ma mère pouvait souffler. Enfin, ils allaient pouvoir partir de chez leurs parents, s’installer et élever
leurs enfants dans leur propre maison…Avec un mari fonctionnaire, l’avenir était sécurisé.
Tout s’annonçait pour le mieux. Sauf que le jour de sa première paye, alors que les valises étaient prêtes
sur le palier de la maison de mes grands-parents, alors que ma mère avait calculé au plus juste ce que leur couterait un déménagement, qu’elle s’était rendue compte que fonctionnaire ou pas, il
allait falloir faire attention aux dépenses, mon père est arrivé, tout fier, en brandissant une guitare.
Avec sa première paye, mon père a acheté une guitare pour jouer et chanter du Georges Brassens.
Plus de 40 ans après, je crois que ma mère n’a toujours pas décoléré…
Yiha !.... Enfin ! Je manque tout de même de me faire écraser ! Je dois être sortie du 15ème…
Etape n°6 : Porte de Vanves
Ah ! Tout de même ! Porte de Vanves ! Et, tiens !... Il y a un tramway !... Ah
bon ?…
A mi-parcours, je raccroche enfin les wagons et je me retrouve réellement chez Georges
Brassens.
J’avance le long du Boulevard Brune. C’est beau comme nom, le Boulevard Brune. Ca me rappelle « La Petite Brune du Boulevard Brune » de Manu Chao, mais, pour l’instant, une autre chanson occupe mon
esprit :
« Voici ce qu’il advint jadis grosso modo
Entre la rue Didot et la rue de Vanves,
Où je débarquais de mon Languedo,
Entre la rue de Vanves et la Rue
Didot… »
Et je repense à la guitare de mon père. Elle est toujours là, dans un coin du salon… Toute abimée d’avoir été tellement jouée, tellement trimballée… Avec la caisse défigurée par une grosse
balafre que mon père a réparé tant bien que mal avec de la colle. Il y a d’autres guitares, bien sûr. Plus neuves, plus belles, plus performantes… Mais la vieille guitare recollée de mon père est
toujours dans le salon, juste à côté de la table basse où trônent d’anciennes partitions datant de la même époque. « Embrasse-les tous »,
« Les funérailles d’antan », « Le Père Noël et la Petite Fille », « Gastibelza »… Les partitions, comme la guitare, n’ont jamais été rangées dans un placard. Chaque fois que je les regarde, je m’imagine mon père, jeune
homme, s’usant les doigts sur les accords de « La Princesse et le croque-notes », entouré des
trois bébés pleurnicheurs que mes frères et moi n’avons sûrement pas manqué d’être… Brassens a toujours droit de citer dans le salon. Bien qu’il ait, depuis, investi dans de magnifiques
instruments, j’aime penser que mon père commence toujours par apprendre une nouvelle chanson en jouant sur sa vieille guitare recollée… Mais, peut-être que j’invente…
Etape n°7 : Rue Didot
J’y suis ! Rue Didot. Un petit village animé que j’arpente en flânant gaiement, en occupant un maximum l’espace pour être bien sûre de mettre mes pieds là où Brassens les a posés tant de
fois.
Je m’arrête acheter des cigarettes dans un antique bar-tabac. Pour moi, ça ne fait aucun doute : cet endroit existait déjà au siècle dernier et je suis certaine que Georges y venait
régulièrement s’approvisionner en tabac pour sa pipe.
J’ai l’impression d’avoir remonté le temps et d’avancer dans les années cinquante. Les devantures des magasins n’ont pas changées
depuis des décennies. Un salon de coiffure affiche toujours des photos décolorées de coupes de cheveux plus du tout à la mode depuis très longtemps. Régulièrement, de chaque côté, la Rue Didot
est traversée par d’adorables ruelles pavées, bordées par les glycines des anciennes petites maisons d’ouvriers…
Est-ce la réalité ou est-ce uniquement ce que je veux bien voir ?... Toujours est-il que j’aimerais presque que mes yeux
voient en noir et blanc… Du moins, jusqu’au bout de la rue…
Etape n°8 : Villa Mallebay
Parmi toutes les ruelles croisant la Rue Didot, il en est une exceptionnelle : La Villa Mallebay. Ah oui, ces ruelles portent
le nom de « Villa ». Je ne sais absolument pas pourquoi, mais je trouve ça charmant. Enfin… Je me balade Rue Didot, il fait beau et Georges m’accompagne… Je trouve tout charmant !
Ce n’est donc pas une référence. D’autant plus que j’aime bien « Ruelle » aussi… Bref, là, c’est « Villa » et c’est très bien (bien qu’il n’y ait pas de Villas à proprement
parler dans ces ruelles…)
Toujours est-il qu’en remontant le temps Rue Didot, je tombe sur un petit coin de paradis. A l’angle d’un minuscule restaurant
« La petite cuisine de John » (qui est tellement fier de proposer un si grand choix dans une si petite cuisine qu’il abuse des points d’exclamations !!!), je découvre la Villa
Mallebay.
Une magnifique impasse pavée où s’alignent d’anciens ateliers ouvriers reconvertis en maisonnettes. Quelle merveille ! Si
certains ont cédé à la tendance « Moi aussi, je vis dans un (mini) loft et, tant qu’à faire, il est gardé par des dinosaures ! », la plupart des maisonnettes sont superbes.
Certaines sont pratiquement invisibles, cachées par les glycines et la végétation. Paris est décidemment une ville pleine de surprises….
Etape n°9 : Croisement Didot – Alésia - Gergovie
Je dépasse la Rue de l’Abbé Carton (Ce nom devait faire rigoler Brassens, non ?...) et débouche sur le croisement des Rues
d’Alésia et de Gergovie.
Le premier domicile parisien de Georges Brassens, dans les années 40, était ici, Rue d’Alésia, chez sa Tante Antoinette. Je ne
m’attarde pas. Je ne fais que passer. A peine le temps d’un petit coup d’œil au plan de l’arrêt de bus, histoire de vérifier ma direction… Je sais où je vais. C’est un peu plus loin, à quelques
rues…
« Sa Majesté Financière
Comme je n'fais rien à son goût,
Garde son or, or, de son or, moi j’m’en fous,
J’ai rendez-vous avec vous… »
Etape n°10 : Place Flora Tristan
Je poursuis ma route et croise la petite place Flora Tristan. Que j’aime Paris quand Paris ressemble à une placette du
14ème arrondissement. Une placette qui prend son temps sous le soleil. Il y a des immeubles bas, un peu décrépits, avec des géraniums aux fenêtres. Un café, profitant de la douceur de
l’air, a sorti ses tables en terrasse. Des gamins font du vélo et du bruit…
La place Flora Tristan donne envie de s’arrêter et de boire un coup…
D’ailleurs, je m’arrête à la terrasse du café et je bois un coup. Les filles de la table à côté parlent de mecs, un type lit son
journal, un des gamins à vélo vient de se vautrer sur les pavés. Il fait semblant de ne pas avoir mal parce que ses copains le regarde, mais ça se voit qu’il est à deux doigts de pleurer… Je
passerais bien des heures à boire des coups sur la place Flora Tristan…
Etape n°11 : Encore perdue !
Je m’auto-fatigue ! Je ne comprends vraiment pas comment j’en suis arrivée là. Il y a à peine trois minutes j’avançais, toujours Rue Didot. La Tour Montparnasse se découpait derrière les
immeubles. Tout était parfait, je savais où j’allais. Et, subitement, voilà que je décide de prendre un raccourci et de couper par la Rue du Château !... Quelle mauvaise idée ! Me
revoilà complètement perdue. Je gravite autour de l’endroit, je le sens, mais impossible de me sortir de cet imbroglio de petites rues et, surtout, impossible de me repérer grâce au plan, je l’ai
oublié à l’appartement !!
En râlant, parce que je commence à fatiguer, je remonte maintenant l’Avenue du Maine et ça ne me va pas du
tout. J’ai quitté le village pour la ville. Si ça continue, je vais me retrouver Gare Montparnasse, ce qui n’est pas mon but ! En attendant de tomber sur une bouche de métro et son plan
salvateur, j’avance machinalement en essayant de reconnaître le paysage (je suis quand même déjà venue une fois, je devrais me repérer…) et je laisse les souvenirs remonter. Un souvenir un peu
flou d’abord. Celui d’un jour lointain où, au détour d’une conversation que j’ai oublié, mon père me racontait qu’une fois, il avait vu Georges Brassens en concert. C’était à Toulouse, dans les
années 70. Il n’en a pas parlé longtemps. Il ne m’a pas vraiment raconté. Il a juste dit : « C’était super… ». Et tandis qu’il me disait « C’était super… », moi, j’avais
l’impression que 1973, c’était hier soir.
C’est bon ! Vérification sur le plan de l’arrêt Gaîté. Je vois mon erreur et, surtout, je vois comment y remédier. J’arrête de flâner et de faire n’importe quoi, maintenant. Et j’y
vais !
Je replonge dans le village du 14ème arrondissement et remonte la Rue Raymond Losserand d’un pas
décidé.
Et puis, il y a eu ce jour de fin Octobre 1981. Ce jour-là, dans un minuscule bureau de presse de Sarreguemines, « Libération »
annonçait : « Brassens casse sa pipe ».
Ce jour-là, mes frères et moi nous nous sommes offert notre premier « Comics » et mon père nous a
acheté la BD sans dire un mot…
Etape n°12 : Impasse Florimont
Fin du voyage. Chez Jeanne.
Pendant la guerre, pour échapper au STO, Georges Brassens est venu se cacher dans la toute petite Impasse Florimont chez une amie de sa tante, Jeanne Le Bonniec… Jeanne, la Jeanne… Il y est resté
des années. Dans la minuscule maisonnette au fond de l’Impasse, il a lut, il a écrit, il a composé et joué de la guitare. Il a aussi « rien foutu ». Avant de décider d’y échapper, il
avait déjà été envoyé en Allemagne pour effectuer ce Service du Travail Obligatoire. Quand ses compagnons de chambrée lui avaient demandé ce qu’il faisait dans la vraie vie, c’est ce qu’il leur
avait répondu : « Moi, je fous rien ! »
Un petit portail vert barre l’accès du fond de l’Impasse. Je n’ose pas franchir ce portail de peur de déranger. La maisonnette est habitée et, si mes souvenirs sont bons, par Pierre Onteniente,
l’ami intime de Brassens, le fameux Gibraltar, celui qui l’a toujours accompagné. Je n'ose pas déranger. Alors, je me contente de regarder le chat perché sur le toit.
Ca serait bien d’aller frapper à la porte.
Aller frapper à la porte pour, peut-être, être accueillie par une femme plus toute jeune, veillant jalousement sur son protégé.
Tout d’abord, elle voudra me laisser dehors. Il faut la comprendre : elle est très jalouse, je suis une femme et elle n’aime pas voir des femmes tourner autour de lui. Elle me laissera
dehors, c’est certain. Jusqu’à ce qu’il lui crie de me laisser entrer, que tout va bien. Et c’est ainsi que je me retrouverais à table, au milieu d’autres bons à rien, un brin poètes… Il y aura
Gibraltar, bien sûr, mais aussi Corne d’Aurochs, l’Auvergnat, l’Oncle Archibald et ce pauvre Martin. En face de nous, celui qui a mal tourné et le mauvais sujet repenti seront assis à côté du
vieux Léon. Nous mangerons et nous boirons tout en parlant des amours d’antan, de la chasse aux papillons et de notre mauvaise réputation. Nous redirons, encore une fois, bien fort, que le
temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con on est con et que ce n’est pas demain la veille que nous mourons pour des idées… La nuit tombera doucement et nous serons toujours à parler,
à manger et à boire au fond de l’Impasse Florimont.
Puis, viendra le moment où Georges posera par terre le chat qu’il a sur l’épaule, prendra sa guitare et commencera à
chanter…
Et moi, en sortant, quelque soit l’heure, j’appellerais mon père pour lui raconter la soirée dans ses moindres détails. Pour lui dire qui il y avait. Pour lui parler de Jeanne, du chat, de
l’odeur du tabac. Pour lui faire la liste de toutes les chansons que Georges Brassens a chanté, sans en oublier une. Pour lui promettre aussi que, la prochaine fois que je passe une soirée
Impasse Florimont, il viendra avec moi.